En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

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samedi 30 janvier 2010

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (11ème et dernier)






7) Le Retour du Roi 

Il serait injuste de ne pas rendre à César ce qui lui revient, tant pour Lovecraft, Wilde ou Bierce que pour Chambers, signifiant par là l’incontournable influence d’Edgar Allan Poe chez chacun d’entre eux. 
Qu’en est-il pour Le Roi en Jaune ? S’il est vrai que la morbidité latente des nouvelles de Chambers trouve un modèle général chez Poe, une nouvelle particulièrement attire notre attention : Le masque de la Mort Rouge (1845). Il est là aussi question d’un bal costumé chez les puissants, et il est aussi question d’une illusion de masque. Sans vouloir résumer l’intrigue, rappelons que les puissants se sont réfugiés dans leur forteresse aux sept Chambres (1) afin de se protéger de la « Mort Rouge », la peste, qui sévit au dehors. Protégés, ils s’organisent des festins. Un soir, le roi convoque un bal masqué. Au douzième coup de minuit apparaît au cœur même de la septième et dernière Chambre un être costumé en Mort Rouge. Si tous trouvent la plaisanterie de très mauvais goût, l’inconnu révèle qu’il ne s’agit pas d’un masque. La « Mort Rouge » vient de frapper. 


Le Masque Blême comme le Signe Jaune n’en sont que des avatars éclaircis. La peste est bien aussi terrible que toutes les menaces qui tourmentent les protagonistes de Chambers. Une autre nouvelle de Poe s’intitule d’ailleurs : Le Roi Peste. Là, le ton est d’un comique soutenu. Mais une troisième nouvelle, Ombre, revêt son manteau d’influence. 
Je cite ici Georges Walter, biographe récent de Poe : 
« Ombre est dune matière dure, compacte, sans le moindre interstice, froide comme le vestige minéral d'un folklore inconnu. On dirait qu'en ces quelques pages, comme en un champ clos. l'écrivain a organisé la rencontre - dans une égalité qui est un affrontement – des deux puissances visionnaire et de l'inventeur. Il en résulte l'unité brève du poème, son efficacité hypnotique. Tout est préparé – couleurs sans couleur, sons du silence – pour que surgisse la forme du dieu vague et terrible évoquant l'interdit biblique du Nom imprononçable. 
Walter Wellenstein :
"Die mask des roten Todes" - 1948
La première phrase a le caractère d'une inscription que l'on peut imaginer isolément gravée sur une stèle : «Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants: mais moi qui écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres.» Le Pouvoir d'évocation des premiers mots est celui du maître manipulateur du temps. L'intervalle d'instauration, ici quasiment nul, laisse le texte parvenir au lecteur à la vitesse de la lumière – le temps que ses yeux se posent sur la page. La première partie d’Ombre – qualifiée de parabole ou de fable – évoque les ailes noires de la Peste, la deuxième réunit les personnages devant le corps d'un ami, dernière victime du fléau : « Une nuit, nous étions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre cité appelée Carcosa (2), assis autour de quelques flacons d'un vin pourpre de Yin. Et notre chambre n'avait pas d'autre entrée qu'une haute porte d'airain. » Et la troisième partie est la révélation : « Mais graduellement mon chant cessa, et les échos, roulant au loin parmi les noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, s’évanouirent. Et voilà que du fond de ces draperies noires où allait mourir le bruit de la chanson s'éleva une ambre, sombre, indéfinie, une ombre semblable à celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel, peut dessiner d'après le corps d'un homme : mais ce n'était l'ombre ni d'un homme ni d'un dieu, ni d'aucun être connu. Et, frissonnant un instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la surface de la porte d'airain. Mais l'ombre était vague, sans forme, indéfinie : ce n'était ni l'ombre d'un homme, ni d'un dieu, ni d'un dieu de Grèce, ni d'un dieu de Chaldée, ni d'aucun dieu égyptien Mais nous, les sept compagnons, ayant vu l'ombre comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la contempler fixement; mais nous baissions les yeux. Et à la langue, moi, Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse. et je demandai à l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre répondit : « Je suis Ombre, et ma demeure est à côté des Catacombes de Carcosa et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur canal de Charon! » Et alors, tous les sept, nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effrayés: car le timbre de la voix de l'ombre n’était pas le timbre d'un seul individu, mais d'une multitude d'êtres : et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents connus et familiers de mille et mille amis disparus! (2)»
8) Une dernière digression : Wilde et Stoker.

L'agent immobilier Rentfield, séide du Comte Dracula,
interprété par Tom Waits dans le film de Coppola.
La peste, associée ainsi au Roi en Jaune et sa cohorte d’allégories, et au Masque Blême tout particulièrement, n’est pas sans faire résonner un autre mythe ô combien populaire, principalement depuis qu’il fut inventorié par un autre ami d’Oscar Wilde et comme lui dublinois : Bram Stoker et son Dracula (1897). Peut-être Chambers a-t-il à son tour influencé Stoker (3). Mais sans doute aussi partageaient-ils le même goût pour les écrits d’Oscar Wilde (4). Quoi qu’il en soit, autorisons-nous à affirmer que de Carcosa des Hyades au Masque Blême, le mythe du Vampire s’articule bien volontiers avec le Roi en Jaune. Carcosa, ou Hastur, ont ces allures de nécropoles que l’on prêterait volontiers aux Nosferatus. L’effroi, la fascination, la contamination de la non-mort, l’apathie morbide et la menace sourde forment bien le champ lexical des deux œuvres. Leurs succès respectifs en 1895 et 1897 démontrent surtout combien ces idées devaient être « dans l’air » à cette époque, des deux côtés de l’Atlantique. Et dès lors qu’apparaissaient les signes du Retour du Roi, ces deux années, Oscar Wilde les passa au bagne, tel le Rentfield de Dracula hurlant depuis la cellule d'un asile d'aliénés : « Le Maître ! Le Maître est de retour ! »
(1) : Notons toutefois que, selon le biographe Georges Walter, le palais au sept Chambres (rappelant celui du Roi au Masque d’Or, où encore le nombre des portes de Thèbes, la Cité d’Œdipe Roi) est reconstitué en plein New-York. Le propriétaire n’autorise pas les visites, et la porte en est peinte en … jaune ! 
Voir aussi cet article au sujet d'une des adaptation cinématographique du conte de Poe : ICI.

(2) : Pas d’affolement ! Poe n’est pas l’inventeur des noms Carcosa, Yin, etc… Rowainrrr tient à signaler qu’il s’est autorisé à changer quelques noms pour forcer le trait, et créer un peu plus de citations possibles au Roi en Jaune. Il invite toutefois le lecteur attentif à se reporter à la nouvelle originale de Poe

(3) :Là où Chambers décrit des Chambres Léthales municipales, Stoker fait écrire au Docteur Seward de son roman : « Euthanasie est un mot excellent et réconfortant. J’ai de la reconnaissance pour celui qui l’a inventé. » (voir aussi note 5).

(4) : Stoker partageait les goûts d’Oscar Wilde, tant et si bien que lorsqu’il rencontra celle qu’il épousera, Florence Balcombe, elle était alors courtisée par son ami Wilde… Chambers, lui, partageait avec Wilde une passion pour les porcelaines chinoises.

(5) : Une dernière note : le King's Yellow était le nom donné à un pigment à base d'Arsenic au Moyen-Age. Si cela ne nous éclaire que peu, il n’en demeure pas moins un présage funeste qui ne fait que renforcer la morbidité de l’ensemble. (source : Lien web)



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